C’était un Open d’Australie bien terne jusque-là. De belles affiches sur le papier, certes, mais surtout une succession de victoires en trois sets avec des huitièmes de finale au paroxysme de la déception. On n’attendait plus grand-chose de ce Grand Chelem, sinon une nouvelle bataille entre les deux rois du circuit, Sinner et Alcaraz. C’était écrit, gravé dans le marbre.
Et puis, dans une journée hors du temps, tout a basculé. Deux demi-finales irrespirables, deux scénarios que personne n’avait imaginé. La magie du tennis a enfin opéré, et Melbourne nous a offert, en une seule journée, peut-être l’une des plus belles pages de son histoire récente.
Et cette journée hors du temps… Il devait forcément en faire partie. Novak Djokovic, presque béni des Dieux du tennis jusqu’ici — dispensé de huitième de finale après le forfait de Mensik et chanceux en quart avec l’abandon de Lorenzo Musetti alors que l’Italien menait deux sets à zéro —s’avançait sans la moindre certitude vers l’un des plus grands défis de sa carrière : affronter, du haut de ses 38 ans, Jannik Sinner. Numéro 2 mondial, champion en titre, roi du dur, l’Italien semblait intouchable à Melbourne et restait sur cinq victoires consécutives face à un Djoker qui semblait dans le dur physiquement lors de son quart de finale.
QUAND L’IMPOSSIBLE SE PRODUIT
Le début de match confirme cette impression. En manque de rythme, Djokovic cède le premier set (3-6). Sinner, comme à son habitude, impose sa cadence, sa puissance, sa régularité. Mais le Serbe se réajuste dans le deuxième set, break tôt, écarte 4 balles de break et égalise sur le même score que son adversaire (6-3). S’ensuit un troisième set où Nole pioche, se bat physiquement pour rester au contact du numéro 2 mondial. Malgré ça, l’Italien s’empare de la troisième manche (4-6), Djokovic paraît lessivé. Plus grand-chose ne semble séparer Sinner d’une troisième finale consécutive à Melbourne. Mais Novak Djokovic est fait d’un autre bois. Transpirant mais combatif, le Serbe joue relâché, il n’a rien à perdre. La pression n’est pas sur lui, et il le sait. Et alors qu’il semblait frôler le K.O physique, Nole renverse tout et recolle à deux sets partout (6-4).
Tout est relancé, les deux joueurs se dirigent vers une ultime manche. Le set est accroché dans un premier temps, mais l’Italien laisse passer sa chance. Huit balles de break, aucune convertie. En face, « Djoko » est clinique, précis, monstrueux de sang-froid et break, ça fait 5-3. Puis 5-4. Djokovic sert pour le match. Sinner sauve deux balles de match, pousse le Serbe dans ses derniers retranchements, mais la troisième est la bonne. Le roi du dur vacille. Après 4h09 de combat, Novak Djokovic s’impose et rallie une onzième finale à Melbourne grâce à l’un de ses plus grands exploits :
« Cela semble surréaliste. C’est comme si j’avais gagné le tournoi ce soir ».
Pourtant, les chiffres donnent le vertige. Sinner domine dans tout : 26 aces, 75 % de premières balles, 80 % de points gagnés derrière sa première, … Tout ou presque. Sur balles de break, l’Italien s’écroule avec 2 petites réussites sur 18 tentatives. En territoire inconnu — lui qui n’a jamais remporté de match de plus de 3h50 — l’impassible Sinner a fini par craquer.
C’est une victoire qui contredit les chiffres, les récits. Djokovic ne pouvait pas gagner ce match. Mais avec le plus grand joueur de tous les temps, rien n’est jamais vraiment terminé.
5H27 DE LÉGENDE
Quelques heures plus tôt, la Rod Laver Arena avait déjà vécu un choc historique. Carlos Alcaraz venait de remporter la demi-finale la plus longue de l’histoire de l’Open d’Australie, au terme de 5h27 d’efforts face à Alexander Zverev.
L’Espagnol traversait jusqu’ici sans encombre le tournoi — pas un set de perdu — et rejoignait pour la première fois de sa carrière les demi-finales à Melbourne. Il affrontait Alexander Zverev, troisième mondial mais à priori bien loin des deux ovnis, dernier obstacle sur sa route vers la grande finale.
Tout avait parfaitement commencé pour Carlitos. Après un premier set maîtrisé d’une main de maître (6-4), le numéro 1 mondial est un peu bousculé dans le deuxième, contraint de s’employer pour recoller de 2-5 à 5 jeux partout, avant de s’imposer dans le tie-break (7-6 [5]). Alcaraz déroule tranquillement, resserre le jeu quand il faut, dicte le tempo et semble se diriger vers une nouvelle victoire sans concéder de set à son adversaire.
Puis, brutalement, tout bascule. Sous un soleil de plomb, Carlos Alcaraz souffre, son corps le trahit. Chaque coup droit, chaque déplacement, chaque échange devient un combat pour celui qui brille habituellement par sa résistance physique. À 3-3 dans le troisième set, l’Espagnol vomit dans sa serviette, peine à se déplacer, souffre d’une douleur à l’adducteur. Un medical time-out controversé, une gestuelle lourde, un corps qui lâche. Le numéro 1 mondial joue alors à l’instinct, à la force et au talent de son bras droit : services gagnants, amorties, Carlitos prend tous les risques pour finir les échanges le plus vite possible. En face, Zverev en profite. Non sans mal, l’Allemand remporte le troisième set (7-6 [3]), puis le quatrième (7-6 [4]). Dans le cinquième et dernier set, l’Allemand break tôt et sert pour le match. L’Histoire de cette demi-finale, aussi dure soit-elle, semble écrite.
Mais soudain, Zverev semble à son tour dans le dur physiquement. Lui qui n’avait jamais joué un match de plus de 4h41 commence à faiblir. Carlos Alcaraz, lui, refuse de mourir. Il débreak, puis tient son service. Tout s’inverse. L’Allemand qui servait pour le match quelques minutes plus tôt se retrouve à servir pour sauver sa peau. Mais il craque. Mauvaises montées au filet, fautes directes évitables, … Carlos Alcaraz tient la victoire. Et lui, il ne laisse pas passer sa chance. D’un passing fulgurant, rappelant sa balle de match à Roland-Garros en mai, l’Espagnol se qualifie pour la première finale de sa carrière à Melbourne. La Rod Laver Arena explose, Alcaraz s’écroule, le poing serré. L’histoire est écrite.
Zverev, battu, ne s’incline pas sans bruit. Dans une sortie polémique, il affirme qu’Alcaraz et Sinner sont « protégés », rappelant une déclaration similaire faite à Shanghai en octobre : selon lui, « les directeurs uniformisaient les courts pour que Jannik et Carlos réussissent à chaque fois ».
Mais ni les organisateurs, ni le complot n’expliquent son incapacité à exploiter l’immense avantage physique dont il disposait sur Carlos Alcaraz. Peu d’amorties, peu de variation, trop de passivité. Le constat est cruel. Zverev n’a remporté qu’un seul de ses 15 matchs contre un membre du top 5 en Grand Chelem.
Deux matchs dont on se souviendra longtemps, et deux héros qui se retrouveront demain dans une finale pour l’Histoire. Djokovic, 38 ans, chasse un 25ᵉ Grand Chelem qui le ferait encore un peu plus rentrer dans la légende, tandis qu’Alcaraz, 22 ans, peut devenir le plus jeune joueur à remporter les quatre tournois majeurs.
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Très bon article ! Bravo.